Quand il était jeune, mon père est parti au Canada et s’est fait défoncer sa tente par un ours parce qu’il avait laissé à manger dedans. En tout cas, c’est ce qu’il m’avait raconté. Il m’a aussi raconté qu’il avait épousé ma mère parce qu’il croyait qu’elle s’appelait Danette et qu’il aime le chocolat (elle s’appelle Annette) et qu’il avait un million de dollars sur son compte en banque. Mais moi, impressionnable et férue d’aventure, j’ai commencé à imaginer le Canada comme un pays hostile et donc, terriblement tentant. Je caresse l’espoir d’aller y vivre un peu, un jour. En attendant, une vieille amie à moi s’y trouvant depuis quelques années, j’ai décidé en septembre 2022, une fois le gros de la pandémie passée, d’aller lui rendre visite.
Depuis quelques temps, j’avoue, je suis préoccupée par mon empreinte carbone. Surtout celle de mes voyages, car j’ai eu conscience, trop récemment, que l’avion, c’est tout de même caca. J’ai pris l’avion pour y aller, oui, mais en jurant que ce serait le seul bobo que je ferais à la planète cette fois-ci, et que donc, pour le reste, je ne prendrais que les transports en commun ou j’utiliserais ce qu’il y a de plus écolo : mes jambes. Jean-Mich m’a dit « Tu sais que ça compensera jamais ton vol ? ». Oui, je sais, mais ça soulage ma conscience.
Vendredi 26 août 2022
Il est 19h, je suis à Paris, plongée dans Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir comme une connasse en terrasse d’un café avec un verre de vin blanc. Demain, je pars au Canada. Normalement. Normalement parce que hier j’ai tenté de m’enregistrer en ligne. Pas moyen. Je suis sur liste d’attente. Pourquoi ? C’est un mystère et je serai fixée sur mon sort demain quand j’irai m’enregistrer à l’aéroport. Je pars deux semaines et demi visiter l’Ontario et rendre visite à ma copine Anaïs qui vit là-bas depuis bien 6 ou 7 ans. Anaïs, c’est une copine de lycée, autant dire qu’on se connaît depuis un bail. C’est avec elle, Sandrine et Lucie, que j’ai fait mon vrai premier voyage, c’est-à-dire, sans les parents. On avait 19 ans et on est parties visiter la côte ouest de l’Irlande, avec la fougue de notre jeunesse, en stop et en camping sauvage. C’est d’ailleurs chez Lucie qui vit à Montreuil que je squatte ce soir. Des copines pour la vie, je vous dis.

Je suis arrivé à la gare de Lyon à 17h, après deux heures de train. J’ai bossé cette nuit. Je suis éclatée. Je ne supporte rien. Ni les vélos qui coupent la route, ni les gens qui gueulent au téléphone, ni les personnes perdues qui cherche leur chemin et traînent dans mes pattes. J’ai marché dans Paris, j’ai vu Notre-Dame, enfin j’ai vu un gros échafaudage. Je suis allée au Jardin des Plantes, me suis étalée dans l’herbe pour y faire une petite sieste. Mais ma copine Kiki m’a appelé. SOS d’une copine en détresse. Elle vient de se faire larguer. T’inquiète meuf, comme ça, on est deux. On se remonte le moral l’une l’autre. On se promet de se voir bientôt. Du coup, j’ai plus vraiment envie de dormir, je vais donc dans un bar boire un coup, et lire la grande Simone. Dans une demi-heure, je vais rejoindre Lucie à Montreuil, on va se faire un resto. Elle aussi a des histoires de mecs à me raconter. Dieu qu’il est dur d’être une femme célibataire après 30 ans, les autres en attendent beaucoup trop de nous.
Ne pas oublier : retirer des tunes et poster mon arrêt de travail, j’ai eu le covid il y a 2 semaines.

Samedi 27 août
Par tradition, j’écris le soir, quand la journée est terminée, avant que la soirée ne commence, pour ne garder que l’essentiel autant que le suspens de ce qui m’attendra. Une fois n’est pas coutume, j’écris l’après-midi, il est 15h à Paris, 9h à Montréal. Et moi je suis entre les deux, dans l’avion. Je suis toujours autant éclatée de fatigue. Pourtant hier, on n’a pas fait d’abus avec Lucie, un apéro, un Turc, un verre à la Friche et au lit à minuit. Ce matin, réveil à 6h30 par le chat de sa coloc qui vomit devant la porte et départ à 8h.
J’ai failli louper mon avion. J’étais sûre et certaine de décoller à 15h. Donc, j’avais prévu de partir vers 11h de chez Lucie. Heureusement que la veille, elle m’a redemandé l’heure exacte pour calculer mon temps de trajet. Sinon je pense que je ne serai pas là actuellement ! Car, j’ai découvert à ce moment-là, qu’en réalité, je partais à 13h. Et au bureau de tabac, tout à l’heure, j’ai oublié ma carte bancaire, c’est la vendeuse qui m’a prévenu. Ça commence très très bien. À 15h à Montréal, il sera 21h en France, j’irai à l’auberge de jeunesse, le seul hébergement que j’ai réservé pour l’instant, poser mes affaires et aller me balader en ville. Là, je vais faire une petite sieste pour récupérer un peu.
Samedi 27 août bis
Je sens très fortement la sueur. Comme mon daron pendant la moisson. Et comme lui, je m’envoie actuellement une grande bière bien méritée ! Avec une grosse assiette de spaghetti parce que je suis morte de faim. Je suis arrivé à l’aéroport à peu près à l’heure, après il y a forcément la galère douane-longue file d’attente-carrousel pour récupérer le sac. Jusque-là, j’avais à peu près la patience même s’il m’est arrivé un truc pas cool du tout ! Lorsque l’avion a atterri, j’ai allumé mon téléphone et je l’ai foutu dans mon sac. J’en avais besoin pour montrer mon QR code d’autorisation de voyage. Le fameux ArriveCan. Et de toute façon, mon téléphone ne pourra pas me servir à grand-chose de plus puisque il ne va rien capter ici, me dis-je. Quelques minutes plus tard, je le sors et je vois que j’ai reçu un message de SFR qui dit, en essence, que je viens de cramer tout mon forfait internet et que ma facture de 60 € de hors-forfait me sera prélevée le mois prochain. Et bah parfait ! IMPECCAB ! Ensuite, je sors, je cherche la navette pour rejoindre le centre ville. « Ah il faut acheter un ticket à l’intérieur ? » Ok, demi-tour. Je fais le retour dans l’aéroport avec une française qui était avec moi dans l’avion. Elle se rend dans un bled à 1h de Montréal elle, elle est pas arrivé. On trouve le guichet sauf que devant, il y a une queue, sans déconner, de 6 km. Une demie-heure après, j’ai avancé de 3 cm. À ce rythme là, je vais arriver dans le centre demain matin. Et derrière, la queue a tellement grossi que ça rentre plus dans le hall de l’aéroport. Une employée vient alors nous voir. Elle remonte la file en nous demandant d’aller acheter direct le ticket dans le bus. « Mais ? On nous a dit ici. » Oui, mais la machine ne marche plus. Retour au bus. « Ok vous pouvez payer si vous avez des pièces ». Bah non j’ai pas encore de dollars, le bureau de change est fermé dans l’aéroport. Le gars abandonne, de toute façon, on est trop nombreux dans le même cas. « Montez gratos », il nous dit, « c’est pas de votre faute, c’est le distributeur est en panne ». Bon bah cool ! On monte, on arrive dans la ville et le bus nous dépose pas du tout là où c’était prévu. Une meuf tente de nous expliquer mais ça reste obscur, il y a une ligne de bus qui s’appelle la FastLine et une autre. Et évidement, je n’ai pas pris celle que je pensais. Bref, je regarde sur une carte (oui, boomer, oui, mais je vous rappelle que j’ai plus de forfait) et on dirait bien que je ne me trouve actuellement pas trop loin de l’auberge de jeunesse alors je décide d’y aller à pied et je quitte donc ma fugace compagne de voyage.

En fait c’était vla loin, EVIDEMENT ! J’avais pas l’échelle et je me suis tapée une de ces suées avec mon gros sac à dos. D’où l’odeur. Et puis j’ai oublié de mettre du déo ce matin. Je suis arrivée à l’auberge, forcément, il y a un souci avec ma chambre : je ne peux y accéder que à 21h. Bon, ok, je suis un peu de mauvaise foi parce que la réceptionniste m’a dit qu’elle devait aller voir avec son supérieur pour me mettre ailleurs mais j’ai eu la flemme d’attendre, j’ai laissé mon sac en disant que je reviendrai à 21h. J’erre donc dans les rues à la recherche d’un bureau de change et je peux vous dire une chose : à Montréal, il semblerait qu’ils aiment bien les briques et les buildings. En suivant la foule j’ai traversé les quartiers jusqu’au Saint-Laurent. C’est très étrange parce que visuellement, je me croirai à Scranton mais ça parle français partout. Je suis un peu perdu. Il est 20h ici, il est 2h du matin en France mais j’ai bien dormi dans l’avion donc ça va. Je vais pas faire long feu ce soir, demain je prends le train à 9h pour rejoindre Anaïs à Toronto !
Dimanche 28 août
J’ai failli oublier d’écrire aujourd’hui. Il faut dire que j’ai retrouvé ma copine Anaïs que je n’avais pas vu depuis, je crois, 8 ans. Je suis partie de Montréal à 9h, j’ai fait 5 heures de train à côté d’un mec qui étudie l’italien et pour s’entraîner, a chanté des chansons ritales pendant presque tout le trajet. Et pourtant, j’aime bien. Mais près de 5h, ça commence à être long.

Et puis je suis arrivée, j’ai galéré à sortir de Union, la gare de Toronto, elle est immense. Une fois dehors, j’ai escaladé un muret pour qu’Anaïs me retrouve facilement, bah oui, depuis 8 ans elle va peut-être pas me reconnaître. Et je la vois là-bas, avec son grand sourire, tout excitée, alors je dégringole de mon perchoir et on se fait un grand câlin. Pétard, ça faisait longtemps. Et puis, on se balade dans la rue, il y a des gens déguisés partout, elle me montre la CN Tower, cette grande tour toute pointue avec le resto qui tourne en haut, on se balade, on va boire une Ginger Ale dans un quartier tout chou, le Kensington Market, un petit marche artisanal de Bobo comme je les aime.

J’en profite pour mettre un short parce qu’il fait 10000 degrés. Et puis on prend le métro et puis le bus et on parle et on parle parce qu’on a tant de choses à se raconter et puis tout d’un coup on ne peut plus parler parce que le mec à côté de nous hurle dans son téléphone (mais en hurlant amicalement, attention, par exemple : « I LOVE YOU, BABY ! ») tout en s’empiffrant de chips et en en crachant partout, par la force des choses. On arrive chez Anaïs. Petite frayeur d’un gros quart d’heure quand on croit être enfermées dehors mais au final tout va bien , les clés sont cachées à l’endroit stratégique par son mec. Je prends un long bain bouillant avec des sels de bain, bougies et guirlande lumineuse pendant qu’Anaïs range ce qui sera ma chambre. Elle sait recevoir la petite, elle m’a même offert une casquette de l’équipe de baseball locale. Je suis épuisée, je m’endors sur mon cahier
A FAIRE DEMAIN : Acheter billet Niagara 30/08 ?
Lundi 29 août
Quand j’ai dit que je partais au Canada en septembre, les gens m’ont dit « ah bah c’est bien, tu vas avoir frais », « prends une doudoune quand même ». Et bah les gars, aujourd’hui il fait 40 degrés ! Et j’ai marché 16,4 km. Autant vous dire que je connais la ville comme ma poche.

J’ai fait le quartier de la distillerie, le centre, je suis retournée à Kensington Market, été au bord du lac Ontario, où on s’est retrouvé avec Anaïs pour manger une BeaverTale (littéralement, une queue de castor), une sorte de gaufre plate garnie de ce que tu veux : Nutella-banane pour moi, peu d’audace sur ce coup-là mais excellent ! Néanmoins, impossible de manger cette chose proprement. On en avait plein la goule. On s’est débarbouillées et s’est posées face au lac, vue sur l’île de Toronto et on s’est montré nos tatouages. J’expliquais ma théorie comme quoi les tatouages sont les cicatrices que l’on se choisit pour nous-mêmes. Anaïs me dit qu’elle a décidé de faire de son corps une œuvre d’art. Moi j’ai dit que je voulais que le mien ressemble à une porte de chiotte de bar. Une autre façon de voir les choses quoi.

Mardi 30 août
Les Françaises sont connues pour leur élégance dit-on. Aujourd’hui, j’ai révélé à la face du monde que c’était complètement faux. Je suis sortie de chez Anaïs avec baskets, robe longue verte à fleurs, K-way bleu et orange fluo et casquette rose fushia. Bah oui mais il pleuvait. D’ailleurs, j’ai fait la grosse grasse mat. Je me suis réveillé en me disant : « ah, j’ai bien dormi, vu la faible lumière dehors, il doit être quoi, 7h ? » 10h38. BAM. Bah oui, mais comme je disais, il pleuvait donc il faisait sombre, donc pas de soleil pour me réveiller. Et du coup, quand il pleut, on va au musée. C’est ce que j’ai fait, ainsi que toute la population de Toronto, je crois. Au AGO : Art Gallery et j’ai oublié ce que veut dire le « O ». Un musée gigantesque. J’avoue, au bout de 4h, j’ai bâclé des salles, j’avais faim. De toute façon, perso, la collection de reproduction de maquettes de bateau de Monsieur Thompson, j’en ai un peu rien à branler. Les trucs de l’antiquité, bof aussi. Il y avait tout un passage glauque sur la religion avec des sculptures représentant des plateaux servants des têtes de saints décapités un peu trop réalistes. Plus loin un tableau représentant un poisson éviscéré m’a foutu la gerbe. Il y avait aussi le « Massacre des Innocents », un tableau plein d’enfants morts… La bonne ambiance, quoi. Et puis, je suis allé me réconforter vers le pointillisme, l’impressionnisme puis le contemporain et puis j’ai mangé au resto de la galerie. J’ai hésité à acheter une reproduction de toile et puis j’ai réfléchi que ça allait prendre le tarif dans le sac à dos lors du reste du voyage (qui, sans vous spoiler, s’annonce sportif) alors je me suis rabattue sur un bouquin sur Basquiat. Je suis ensuite allée poster la carte d’anniversaire pour Zoé, ma nièce, et le gars de la Poste, finaud, a deviné que j’étais française parce que j’ai demandé à l’envoyer en France, bravo Sherlock. Et là, je sais pas pourquoi, je lui ai raconté ma vie « C’est une carte d’anniversaire pour ma nièce, elle va avoir un an ». Je pense qu’il en avait rien à carrer mais il m’a quand même dit« félicitations ».

J’ai pris le métro à Dundas Square, un petit Times Square impressionnant avec des écrans partout et je suis rentrée chez Anaïs. On a pris des vélos et on est parties vers High Park. C’était bien cool, juste, à un moment, ma robe s’est emmêlée dans la roue arrière, à un autre, Anaïs s’est emballée à descendre une maxi pente n’importe comment style compet Redbull et a probablement niqué son pneu arrière, sinon c’était parfait, j’ai vu un Chipmunk. Le soir, elle m’a fait goûter une pizza-sushi. Alors attention, j’entends déjà les puristes de la pizza autant que ceux des sushis me couvrir d’injures, mais c’était pas mauvais ! Une galette de riz frit en guise de pâte, dessus, tout en bordel, du tarama, du thon cru, de l’avocat et voilà ! On dirait un peu qu’un mec a dégueulé son plateau de sushis sur une galette de riz, mais sinon c’est bon !
Mercredi 31 août
Quelle drôle de ville que Niagara Falls. Oui, on m’avait prévenu : « c’est la foire au boudin », m’avait même dit ma coloc Alice. Tout tourne autour des chutes et c’est bien normal. Alors oui, ce ne sont pas les plus hautes du monde, mais leur largeur et la quantité d’eau qui en tombe laisse sans voix. Non, ce qui est fou, c’est qu’une fois qu’on dépasse le centre névralgique de la ville, donc, les chutes et les casinos qui les surplombent, sorte de Las Vegas sur le déclin avec chanteur à deux balles en live dans les restos; tout disparaît soudain et laisse place à des terrains en friche, des bâtiments abandonnés et surtout, partout, des parkings. Quelques centaines de mètres plus loin, la vie reprend et tout explose. Décor en carton-pâte, façades aux couleurs flashy, piste de karting, maison hantée, galerie des Glaces : c’est la foire du trône ou pas loin. De nouveau, la foule partout.


Je continue ma route et les attractions s’espacent et me voilà dans une forêt de maisons toutes similaires. Il n’y a plus personne, c’est presque angoissant. Le peu de commerce affiche fermé depuis longtemps, à l’abandon. Le problème, c’est que j’ai envie de pisser. Il faut absolument que je trouve un café mais il n’y a rien. Je croise une femme défraîchie qui me sourit. « J’adore ta robe » elle me dit en anglais. Je suppose que c’est une pute. Je la remercie puis elle se fout de ma gueule parce que j’ai un Tote bag « Merry Christmas ». « Come on, girl ! », elle s’écrit. Je me marre, j’avance toujours, les maisons se raréfient, un peu plus de passants et de magasins. Je me fais un peu reluquer. Les gens d’ici ont la laideur de leurs conditions, de leur misère, l’obésité de ceux qui n’ont pas pour habitude de manger sainement. Les hommes ont la tête sale de la fin de journée de boulot. Et les femmes sont grasses et assaillies d’enfants aussi gras qu’elles. Je trouve un café. Enfin pas un café. Un fast-food qui fait du mauvais café et des donuts. J’attends ma commande. Un monsieur me dit qu’il aime ma robe. Décidément, elle a du succès. Mais ma journée n’est pas juste une longue promenade dans les rues de Niagara Falls. Elle a commencé par un réveil à 6h45 du matin pour prendre le bus à 8h30 à Union. En prévision de mes 2 heures de route, Anaïs m’a donné un cahier que nous, ses copines de l’époque (moi, Sandrine et Florence) lui avions fait pour ses 18 ans. On en a 33 aujourd’hui. J’ai tout relu, 142 pages, avec le sourire aux lèvres. C’est à la fois émouvant et ridicule. Surtout ridicule et ça me rappelle combien je trouvais l’été long à cet époque : 6 semaines sans voir mes copines ! Moi qui vivait dans la campagne profonde, isolée de tout. Elles, en ville, avec leur scooters. Ça doit être une des raisons pour lesquelles je ne supporte plus de vivre à la campagne.

Je suis arrivée à Niagara-On-The-Lake en fin de matinée. Bien entendu, je suis resté bloquée devant les chutes sans vraiment réaliser que j’y étais pour de vrai. Les chutes du Niagara. Les vraies chutes. Celles que tout le monde connaît. Elles sont là, devant moi. C’est émouvant. Et bruyant. En contrebas, tout petit, avançant vers les gigantesques chutes d’eau : les bateaux de touristes. Poncho rouge pour les canadiens. Poncho bleu pour les Américains qui embarquent de l’autre côté de la rivière, frontière naturelle entre les deux pays. Je les regarde, je me moque et je les envie.


10 minutes plus tard, je suis sur le bateau avec mon poncho rouge, à faire des grands coucous au ponchos bleus. On approche des chutes et on s’en prend plein la gueule, je ne vois plus rien, les gens rigolent, les bébés hurlent. C’est trop bien ! On se regarde tous en se marrant, on ressemble à rien, on lève les yeux et on se sent tout petit face au grand mur d’eau qui tombe sans cesse. On rentre, on rend les ponchos, on a tous les cheveux trempés. Dans l’ascenseur, un gamin dit qu’il a eu peur et qu’il montera plus jamais sur un bateau. Tout le monde glousse. Je sors, je mange mon bagel, je m’allonge dans un parc et enlève mes pompes pour les faire sécher. Je m’endors. Donc là, oui, à ce moment précis, j’ai pris un bon coup de soleil sur la gueule, oui.

Jeudi 1er septembre
J’aurais dû écouter Anaïs. Elle m’avait dit que pour aller sur l’Île de Toronto, il valait mieux prendre les petites navettes, un peu plus chères mais bien plus rapides que le ferry. Mais je n’en ai fait qu’à ma tête et dans celle-ci, le ferry a l’image définitivement romantique du voyage du prolétaire. J’avais oublié les enfants. Je me suis retrouvé piégée au milieu d’une foule de parents avec bébés, poussettes, glacières, grand-parents… et tout le monde qui roule sur tout le monde, tel gamin qui trébuche sur une roue de poussette et s’étale de tout son long et beugle, à ma gauche, une petite fille tord le poignet de sa sœur qui fond en larmes, en face, le bébé pleure, c’est l’heure du bib. Les pères sont fatigués de répéter 10 fois la même chose et les mères d’être les seules à savoir bien faire. L’attente avant l’embarquement n’en finit pas, 1h au moins et au retour ce sera pire. Je suis empotée avec le vélo d’Anaïs, tout le monde me double et me rentre dedans. Arrivée dans le bateau, il n’y a plus de place. Je finis par trouver un petit espace dans un coin. Je cale le vélo. Une daronne me pousse pour me prendre la place avec sa poussette. Dans tes rêves, cocotte, on va se la partager la place, je fais pas le trajet debout.

Enfin on débarque. Le chaos laisse place à l’apaisement. L’île est grande, exclusivement piétonne et donc, fonctionne au ralenti, c’est calme. Je revis. Mais avant, j’ai terriblement envie d’un verre. J’ai faim aussi. Je m’envoie une poutine et un verre de blanc en terrasse face à la Skyline de Toronto si parfaite qu’on dirait une photo. C’est ma première Poutine, exactement ce à quoi je m’attendais. Pas très fin mais réconfortant. Je lis en finissant mon verre, je suis bien. Et puis je repars. Vers l’Ouest, c’est la plage naturiste. Ça m’amuserait dans l’idée mais en réalité, je suis sûre que je vais me dégonfler. Je pars donc vers l’Est. Je trouve un café, prends un cappuccino et un brownie et je me pose sur une chaise longue, c’est vraiment très chill ici. Ensuite je vais à la plage : je lis, je fais des mots fléchés, je me baigne et je m’endors. En fin d’aprem, je rentre sur Toronto et c’est le même bordel mais au moins je suis préparée. On débarque, je rentre à vélo chez Anaïs en tentant sans succès de trouver, dans une galerie commerciale, une bonbonne de gaz. Je commence à être de mauvais poil. La fatigue, les gens. Je sors. Je ressemble à rien avec mon casque jaune fluo, mes cheveux sales et les chaussures d’eau que je viens d’acheter en prévision de l’excursion de ce week-end. C’est même pas des vrais chaussures d’eau, y en avait plus dans aucun magasin, c’est plus la saison. C’est des chaussures extra-légères de fitness. On dirait des chaussons de vieux. J’ai eu envie de dégueuler en les achetant mais pas le choix, ça fait partie des trucs qu’on doit apporter avec nous: on part trois jours dans un parc naturel faire du canoé. Vous doutez bien que j’ai acheté ça sous la contrainte.
Vendredi 2 septembre
Je vous écris depuis les entrailles du parc Provincial d’Algonquin. Il est 18h environ. Avec Anaïs, on a fini de nettoyer la vaisselle dans le lac et elle se repose dans un hamac. Les garçons sont partis couper du bois pour le feu de ce soir. Vieille société patriarcale, tiens. Baz, notre guide, d’origine indienne avec des yeux bleus bizarres, a parfois des sorties du style : C’est la femme qui s’occupe de l’enfant durant sa première année », ce genre de beau discours. Mais à part ça il est très cool et très drôle.

On est parti de Toronto à 8h du matin. Dans le minibus, il y avait aussi trois Allemands : Yann, Lili et Elena, et un indien : Sid. On a bien roulé 3h-3h30 jusqu’au point de départ où nous a rejoint un groupe de 5 indiens. On a récupéré des canoés, et on est partis pour trois jours en pleine nature. Dans mon canot, on est trois, avec Anaïs et Sid, et rapidement, elle grogne contre ce dernier parce qu’il ne fait rien. Pas foutu de pagayer ni de faire le gouvernail. Mais moi, je suis d’humeur bavarde alors je discute avec lui.

On arrive à la session « portage ». C’est-à-dire qu’on décharge les canots de nos affaires, on fait 150 mètres à pied avec les sacs pour franchir un bras de terre jusqu’à la prochaine rive, et on revient chercher les canots, on les porte aussi, à deux ou à trois, parce que c’est pas léger-léger, et on se remet à flots. J’ai l’impression d’être Raymond Maufrais dans « Aventure en Guyane », un récit que je vous recommande (hop, la petite bibliographie). En tout, on a du pagayer 2h30, on perd la notion du temps ici. On arrive au campement où nous attends Jésus, le collègue de Baz qui a déjà tout installé en nous attendant. Quand Baz nous a prévenu qu’un type qui s’appelait Jésus était déjà sur place et s’occupait de monter les tentes, avec Anaïs, on l’imaginait déjà. Chevelu et barbu pour elle, sale pour moi. Au final, ni l’un ni l’autre, il est plutôt beau gosse. S’ensuit le chaos de l’installation : «Baz ! Comment on met les canoës ? » , « Qui n’a pas de duvet ? », « Et moi ? Je dors où ? ». Anaïs part préparer le repas du soir avec Baz. Elle le connaît déjà, elle a déjà fait ce genre de week-end avec lui. Avec Elena et Lili, on finit de préparer notre grande tente. Sid, lui, ne sert à rien, il traîne en disant des choses absurdes et ne faisant absolument rien et Anaïs lève les yeux au ciel. Jésus, avec l’aide d’Anaïs, a monté les provisions dans des glacières à 5 ou 6 m du sol. Protocole anti-ours. Faut pas déconner avec ça si tu ne veux pas te faire défoncer par un ours, il y a des choses à respecter.

Pour l’instant, pas d’ours dans les environs, mais des écureuils, des Chipmunks et des Loonies : ce sont des gros canards qui ressemblent à des pingouins avec les yeux rouges. Yann va aller se baigner, il m’a proposé et j’ai dis oui, mais maintenant je regrette et je crois que je vais me dégonfler. Plus tard : je pagaie et je regarde mes bras. « Putain je suis musclée », je murmure. Un peu déséquilibrée par mon auto-admiration, ma pagaie trébuche dans l’eau et j’envoie une flaque dans le dos d’Anaïs. Elle beugle, « oh pardon » je m’excuse et mi-honteuse, je lui confie : « j’étais en train de mater mes muscles ».


Samedi 3 septembre
Lili est malade. Elle a vomi trois fois depuis hier. Elle ne tient pas bien debout et Baz, qui sait que je suis infimière me demande ce que j’en pense. Il pense que c’est une indigestion mais j’en suis pas sûre. Ça ne durerait pas aussi longtemps. J’opte plutôt pour une insolation ou une déshydratation. « Il faut qu’elle boive, des petites gorgées, mais il faut qu’elle boive», je dis à Yann, qui dort avec elle.


Avec Anaïs et Elena il nous est arrivé un truc bien plus cool. Alors que Baz et Yann était partis en canot chercher du bois, que les indiens construisait un banc pour qu’on puisse se poser autour du feu et que Sid avait disparu, moi je faisais une petite sieste dans l’herbe et Anaïs était accroupie là on avait fait la vaisselle car Baz lui avait dit qu’il y avait souvent une tortue à cet endroit. Elle s’amusait à plonger un morceau d’herbe dans l’eau en espérant l’attirer. Baz et Yann sont revenus à ce moment-là, depuis leur canoé, Baz lui demande : « tu vois la tortue ? ». « Non » dit Anaïs et là, en tournant sa tête sur la droite, Anaïs voit la tortue, sous l’eau, en train de la fixer. Elle m’appelle tout doucement mais je ne l’entends pas. Elle plonge son doigt dans l’eau et la tortue se déplace immédiatement vers elle pour lui chiquer le doigt. Anaïs pousse un petit cri et je rapplique suivie de Baz armé d’une saucisse et flanqué d’Elena et de Yann. Baz s’agenouille au bord de l’eau, il connaît bien cette tortue, il l’attire avec la saucisse, celle-ci sort d’abord sa tête de dinosaure de l’eau, puis, lentement, lourdement, une de ses pattes et une deuxième, on dirait Godzilla. Elle est énorme, effrayante quand elle ouvre sa bouche pour attraper la saucisse. Une fois finie la saucisse, elle replonge dans l’eau et nous toise de là, à un petit mètre de nous. Elle attend. Baz nous donne une deuxième saucisse et nous préviens « Attention, elle pourrait vous arracher un doigt ». Alors, à tour de rôle, avec Elena et Anaïs, on essaie de faire sortir la tortue mais, avec nous, elle est un peu farouche. Elle finit par sortir tout de même, elle tire sur la saucisse, elle a de la force ! On crie et on se jette les unes sur les autres, je flippe ! Mais on ne s’en lasse pas. Elle est tellement grosse et si proche. Puis, on la laisse tranquille, on va pas la gaver de saucisse non plus, déjà, on aura plus rien à manger ce soir, et en plus, c’est pas sûr que ce soit le plus indiqué comme régime pour une tortue. Bientôt, c’est l’heure de dîner. Jésus fait du feu à l’ancienne, avec une pierre à feu, il galère mais il finit par y arriver.

J’avais d’autres choses à raconter mais j’ai été coupée dans mon récit par Jésus qui est venu nous engueuler parce qu’un des Indiens avait laissé de la bouffe dans sa tente pendant la journée, du coup je me suis rappelle plus de ce que je disais. Bref, reprenons depuis le début : aujourd’hui j’ai été réveillée par Jésus qui m’a mis «The Lion Sleeps Tonight » à fond dans les oreilles. J’ai ouvert les yeux, en sursaut, et j’étais toute seule dans la tente que je partageais avec Anaïs, Elena et Sid. Mais ils sont où tous,là ? Et il est quelle heure bordel ? Et « The Lion » beugle dans mes oreilles. « Ok! OK ! I’m awake » et je sors en vrac de la tente. Sur son canot, à quelques mètres de la berge, Anaïs se marre en me voyant. Elle, elle n’a pas dormi cette nuit, ou pas beaucoup en tout cas, parce que d’un côté Sid lui soufflait dans le visage et de l’autre côté, moi je la dérangeais par de petits troubles intestinaux paraît-il ! PARAIT-IL ! C’est que je dormais à poings fermés donc pas possible de démentir.


Par contre, avant d’aller dormir, hier, je suis allée faire un petit pipi. Baz a installé des toilettes sèches à distance du campement. Bon alors, c’est rustique hein. C’est une trappe à soulever, qui cache une lunette de toilettes. Ensuite, on fait confiance à la végétation pour nous cacher du reste du groupe et garder un minimum de pudeur. Hier donc, j’y suis allée, et il faisait nuit noir, j’étais là, avec ma petite lampe torche à évoluer entre les arbres, j’arrive aux toilettes sèches, je baisse mon froc et fait pipi. Une fois terminé, je ne m’attarde pas, je me rhabille et c’est alors que j’entends, à côté de moi, un craquement. Un gros craquement. Je me fige, tétanisée. C’était un bruit fort, et c’était proche. Pas le craquement d’une branche qui tombe ou de quelqu’un qui marche dans les bois. Mais plutôt le gros craquement d’une grosse bête qui se déplace pas loin. Oh putain. J’enfonce mon t-shirt dans mon joggos à toute vitesse. Baz a dit de ne pas s’inquiéter, il y a toujours des animaux la nuit, mais si on n’a rien à manger sur nous, on ne les intéresse pas. Il a aussi dit que nous, nous ne verrons pas d’ours, Dieu Merci sinon c’est mauvais signe, mais eux, les ours, ils nous verront. Ils nous regardent nous amuser sur leurs terres, et ils gardent leur distances. Je ne veux pas savoir si un ours est en train de me regarder pisser, je me fait la malle à toute vitesse, je rabat la trappe et je trottine jusqu’au campement.


Dimanche 4 septembre
Tant de choses à raconter et tant de flemme de le faire. Le weekend m’a semblé duré 7 jours. Le moment où on a rencontré Lili, Yann et Elena pour la première fois me semble si loin de ce soir où on s’est serré dans les bras en se promettant de se revoir. Trois jours dans la nature, plutôt trois jours à l’état sauvage, sans téléphone, ni réseau, ni même moyen d’appeler les secours, sans savon, ni douche, sans toilette, trois jours à sentir la fumée à force de vivre auprès du feu de camp, à se brosser les dents avec l’eau du lac et dormir à 5 dans une tente, à pagayer tous les jours pour aller chercher du bois, construire un barrage pour faire monter l’eau pour faire passer nos canots, marcher dans le lit des rivières, de l’eau jusqu’au genou, dans le vent et le soleil brûlant.


Trois jours à couper à la hache des troncs d’arbres morts, et vivre pieds nus, les ongles sales, et le soir, le froid qui s’installe et nous, agglutinés devant le foyer, la cuisse contre celle de quelqu’un qui nous était inconnu il y a quelques heures, attendant le poisson grillé, ou le maïs, ou le T-Bone, et là Anaïs a dit, « Mmh, des steaks » et Jésus l’a engueulé en disant « No ! It’s T-Bone ». Malheureuse ! Pour le coup, Jésus est vraiment un sauvage, il vit ici, au campement, toute la saison. Il passe son temps à attendre de voir Baz arriver avec les nouveaux. À notre départ, il donne à Baz une liste de ce dont on a besoin et son téléphone. Il a écrit dessus un brouillon à envoyer par message à sa sœur « pour quand on aura du réseau ».

Baz rentre chez lui, retrouver sa femme ce soir et retourne le voir demain matin et pour passer trois jours, encore, sur le campement. En attendant, Jésus reste seul, avec les ours et les caribous. En parlant d’ours, hier soir, on a entendu un coup de feu alors qu’on rejoignait le campement avec Lili et Yann, en plein dans la nuit noire. On est resté figés, un peu flippés. Le lendemain Baz nous explique que ça venait probablement de l’autre rive, un pistolet anti-ours selon lui. Un truc inoffensif qui fait des éclairs de lumière et un bruit affreux pour effrayer les bêtes. C’est donc qu’il y avait un ours dans les environs, oui oui. On en n’a pas vu, ni de caribou, non plus de castor, pas vraiment la saison selon Jésus. En revanche, sur le trajet du retour en canoé, Anaïs et moi avons vu ce qui semblait être un aigle juché en haut d’un arbre, à quelques mètres de nous. Baz l’a pris en photo, il va montrer ça à un de ses potes qui s’y connaît en piaf et il nous redit ce que c’est.

Et puis, on est arrivé au camp de départ, on a hissé les canoés sur la remorque et on s’est tous quitté, le cœur un peu meurtri et le visage brûlé. D’abord les Indiens sont partis. Eux, c’était vraiment la bonne surprise du weekend. Réservés au départ, pas très sociables, eux qui ne savaient pas nager et n’étaient jamais montés dans un canoë. Lents, effrayés, certes, mais au fur et à mesure, volontaires, et drôles, et attendrissants!


Avec les derniers du groupe, on a pris la route vers Toronto. Lili qui va beaucoup mieux, toute choupie. Yann, un grand gentil et taquin qui n’a pas arrêté de me traiter de vieille, ce petit con. Elena, et sa pêche d’enfer, avec qui j’ai déjà prévu d’aller randonner en Suisse. Et puis il y avait Sid. Ah, Sid. Sid qui ne pagaie pas mais qui caresse l’eau. Qui dit cependant être capable de conduire un canoë tout seul. Sid qui n’a pas pensé à apporte de l’eau mais se ramène avec des canettes, ce qui est interdit sur le site (et expliqué lorsque l’on s’inscrit auprès de Baz pour le week-end). À qui on a dit de prendre des chaussures d’eau car les crocs ne conviennent pas et qui vient en crocs. Qui pique ma bouteille d’eau. Qui va se baigner alors qu’il n’a pas pris sa serviette et prend celle de Yann. Qui nous regarde décharger des pierres du canoë en buvant sa canette et en disant : « si vous avez besoin d’aide, vous me dites hein », qui dort allongé sur un duvet alors qu’il en manque un dans la deuxième tente, qui est le seul à ne pas ranger son matelas le jour du départ en pensant que quelque va bien le faire à sa place, qui n’a pas fait la vaisselle une seule fois, qui n’a pas aidé à installer le sauna (oui on a fait un sauna artisanal), qui n’a pas aidé à réparer les canots percés ( un des moments forts de ce week-end : la confection d’une rustine pour canoé avec de la sève d’arbre, un bout de la sandale de Baz et une bouteille en plastique fondue)… Sid. Notre boulet quoi. Avec Lili et Yann, on a dû jouer au chifoumi pour savoir qui allait se le taper au retour sur son canoë. Les pauvres ont perdu, mais c’est le jeu. Sid, pourtant j’ai essayé d’être tolérante avec lui. J’ai essayé de lui trouver des excuses. Mais quand tu arrives sur un camp en pleine nature si isolé que pour atteindre le centre, il faudrait pagayer 9 jours à raison de 8h par jour, avec des lacs si grands que lorsque tu es au milieu, tu ne vois plus les berges, quand il arrive là, ce mec, à peine posé le pied par terre, il se tourne vers Baz, l’air un peu dégoûté en lui demandant : « il y a pas de réseau ici ? ».

Lundi 5 septembre
Ça y est, je suis toute seule. Ce matin, on s’est quitté avec Anaïs, et je mentirai en disant que je n’étais pas un peu émue. Surtout de réaliser que depuis 17 ans qu’on se connaît, dont plus de 7 ans sans se voir, rien n’a changé. Je ne vous ai pas assez parlé d’Anaïs, j’en ai conscience. Elle est pas très grande, elle est brune, elle est toute fine et quand on était ado, ma mère trouvait qu’elle ressemblait à Kate dans la série Lost. Anaïs a tellement de tatouage qu’on pourrait la confondre avec une Yakuza. Elle a un sourire à damner un dentiste et une tchatche d’enfer, un peu « flirty », c’est elle qui le dit. Et puis c’est une gentille, elle est généreuse, et puis elle est vachement belle. Elle m’a dit qu’elle s’était donné un objectif : elle veut devenir plus intelligente. Cultiver son esprit. Peut-être que, quand je prendrais le temps, je lui enverrais des trucs à lire : « Mémoires d’une jeune fille rangée » ou « King Kong Théorie » ? Il y a des livres comme ça, qui sont nécessaires. Shaun, son mec, c’est un petit soleil. Et puis, je suis sûre, c’est un gars bien (j’ai un peu le pif pour ça. Sauf quand c’est pour moi. C’est dommage mais c’est comme ça). Shaun a bouffé nos Pop-Tarts quand on était en week-end à Algonquin mais il en a racheté et en plus de ça, il a aussi pris des chips, du chocolat pour la Movie Night qu’on s’est fait hier soir avec Anaïs dans leur « basement ». Je sais pas pourquoi on aménage pas nos sous-sols en France, ça sent un peu le renfermé mais c’est vraiment trop bien. Toutes les deux, on s’est calées sur le canapé qui sent la pisse de leur chat qui est mort, on a mangé les chips et le chocolat en regardant Jumanji 2 avec The Rock et c’était parfait.
Ce matin, j’ai sauté dans le train pour Belleville. Presque tout est fermé. Ici c’est férié, c’est la fête du travail. Je trouve tout de même où manger et je me balade en ville, vais boire une bière sur la marina, y laisse un énorme pourboire sans savoir pourquoi. Je trouve un « convenience store» pour acheter à graille pour ce soir et une brosse à dents car la mienne fait peine à voir, je l’ai pété en deux hier soir. Il faut dire qu’après 3 jours de kayak, je suis vlà tankée. Demain il faut que je me démerde pour aller à Wellington. Il y a pas de transport en commun de Belleville à Wellington semble t-il. Et le stop est interdit. Mais chaque chose en son temps. Déjà, mangeons, dormons et demain nous verrons.
Mardi 6 septembre
Je devais trouver un moyen d’aller à Wellington aujourd’hui pour récupérer un vélo et me balader dans le comté du Prince Édouard mais la vie en a décidé autrement. Après une nuit pleine de rêves étranges et pénibles, je me suis réveillé vaseuse, puis nauséeuse puis j’ai passé une partie de la matinée aux chiottes. Je me sens vraiment pas ouf, j’ai des frissons et mal au crâne, j’ai dû bouffer un truc qui ne m’a pas plu. Je bois un peu d’eau, y a rien d’autre qui passe et de toute façon, j’ai rien d’autre à manger. Je sors dans la rue. Je marche, à jeun jusqu’à un Tim Horton, le McDo local, et l’air frais me fait du bien. Je décide de manger un peu. Le café noir passe sans problème mais après deux bouchées de croissant au fromage (oui, je sais, ils font n’importe quoi avec nos affaires là-bas), j’ai de nouveau la gerbe et je cours défoncer les chiottes. Très bof tout ça. Je suis épuisée, j’ai mal partout. Je dois me faire une raison. Je suis malade.
Depuis le Tim Horton où il y a la Wifi, j’envoie un mail à la location de vélo pour les prévenir que je ne viendrai pas et tant pis pour mes 50 dollars de location. Je finis mon café, range le croissant dans mon sac et sort. Une fois de plus, quand je suis dehors ça va mieux. Je m’obstine et marche vers le pont qui relie Belleville au comté du Pince Edouard en me disant que je vais peut-être pouvoir me balader dans les environs. Une fois de l’autre côté, je persiste mais je fais rapidement demi-tour. Fatiguée, mal au crâne, j’ai les jambes qui tremblent. Il est 12h30, j’ai tout de même un peu faim. J’arrive dans le centre-ville de Belleville qui est tout chouchou et je commande une salade et un Ice Tea maison. Les voilà, actuellement devant moi et on se demande tous si ça va passer. La prog du jour a donc changé. Si la salade passe, je vais à Canadian Tire, le Décathlon du coin, choper une bouteille de gaz et des tendeurs. Sinon, retour à la maison pour faire un gros dodo puis un tour à Canadian Tire après, j’ai pas le choix. Il faut aussi que je trouve à manger pour les prochains jours. Peut-être un ciné ce soir?
Mercredi 7 septembre
Je crois que j’ai eu de la fièvre hier. En revenant des courses j’étais éclatée. Je me suis couchée et j’avais froid malgré les deux couvertures et bien qu’il fasse 20 degrés dans la pièce. J’ai tremblé un moment et puis j’ai eu mal aux reins. J’ai bu de la flotte, pris un doliprane et c’est passé. Je suis bien contente d’être en Airbnb ces deux jours. Pour le Prince Édouard County, on reviendra car je quittais Belleville pour Kingston ce matin. Le train avait pas loin d’une heure de retard, mais arrivée à Kingston, j’ai facilement trouvé la navette qui m’a emmené en centre-ville et de là, la location de vélo n’étant plus très loin, à midi et demi, j’avais le vélo. C’est une partie du voyage que j’avais assez hâte de faire et si je pouvais revenir en arrière, je le ferai bien différemment. Déjà parce que Kingston, comme Gananoque, que j’ai traversé plus tard, sont deux villes assez mignonnes qui vaudrait la peine qu’on s’y arrête une journée. Et surtout parce que je pense que je n’ai jamais fait quelque chose d’aussi difficile dans aucun autre voyage, sauf peut-être, en 2009, la traversée du Connemara sous la pluie avec un sac de 14 kg sur le dos mais j’avais dix ans de moins alors c’est difficilement comparable. En premier lieu, on se rappelle que j’étais malade la veille et que j’ai pas mangé grand-chose. Ce matin, pas de nausées mais pas d’appétit. J’avale juste un café et une barre de céréales à 11h dans le train. Et je suis fatiguée. En second lieu, les courses pour 3 jours pèsent, à vue de nez, près de 10 kg et mon sac à dos, à peu près la même chose. Je me retrouve donc avec 15 à 20 kg répartis entre mon sac à dos et le panier du porte-bagage. Déjà, ça pue la galère mais j’essaie de ne pas trop y penser. C’est sans compter le vélo qu’on va m’attribuer : un vieux coucou qui date du siècle dernier. Bravo Élise pour les économies de bout de chandelle. La prochaine fois, je prendrai la gamme au-dessus. Ou un électrique, c’est bien un électrique. Parce que j’ai plus 20 ans moi. Et surtout, j’ai totalement sous-évalué la distance ! Sur Google Maps, on m’annonce 3h30 de vélo depuis Kingston au campement Ivy Lea, l’arrivée. Ok Piece of Cake. La prog, c’était que j’arrive à Kingston à 10h30, que je récupère le vélo, je roule de 11h à 14h et à 15h max je suis arrivée et j’ai même le temps de faire des pauses. Je vous annonce tout de suite : je me suis complètement surestimé, mais COMPLETEMENT.

Dès les premiers coups de pédale sur mon épave, j’en chie. Je m’arrête, règle la selle, c’est mieux. À la première côte, je dois m’arrêter pour pousser le vélo car il est bien trop lourd. Je réalise à cet instant que je n’ai ni pompe, ni rustine, ni la moindre aptitude à réparer une roue donc je commence à angoisser de crever un pneu. Et encore une côte et je descends de vélo. Un papy me double en danseuse en me souhaitant bon courage. J’ai toujours pas quitté la ville. Enfin, les dernières maisons. Déjà mal au cul et aux bras. Et là, catastrophe ! Un panneau de circulation annonce Gananoque à 28 km ! 28 km. Et Ivy Lea est après Gananoque ! Je suis désespérée, j’ai fait à peine 2 km et j’ai envie d’arrêter ! Je vais jamais y arriver ! Je m’autorise à paniquer 3 secondes et puis, une fois le délai écoulé, je réfléchis. Je vais mettre bien plus de 3h30, très bien. Il est 13h. Admettons que je mette le double, ce qui est tout de même peu probable, il sera 20h quand j’arriverai à Ivy Lea, ce qui n’est pas non plus si tard que ça. Et si jamais ça ne va pas, je m’arrête à Gananoque pour la nuit. C’est ce que j’aurais dû faire, d’ailleurs, ça aurait été plus tranquille mais j’ai déjà payé mes deux nuits à Ivy Lea, comme quoi des fois, il vaut mieux pas tout prévoir.
Je me remets en selle. Au bout d’une heure et quelques, je découvre que le vélo à des vitesses (oui, je sais, ça paraît évident sur le coup), ce qui change pas mal de choses. Je m’arrête pour surélever la selle une fois de plus et j’ai moins mal au bras. Donc oui, l’heure passée aurait pu être plus agréable et c’est de ma faute parce que j’ai pas fait attention avant ; mais faut pas trop m’en demander non plus, n’oublions pas qu’hier j’étais malade ! La route continue ainsi, je galère moins, descends moins souvent du vélo et plus pour soulager mes fesses que parce que je n’arrive pas à grimper les côtes. À 14h30, je fais une pause devant un musée fermé. Enfin, j’ai faim ! Ça faisait longtemps ! J’y vais mollo, je me connais. Si je mange trop vite, je vais de nouveau avoir envie de dégueuler: un bout de concombre, un peu de bœuf séché, une nectarine, une poignée de graines et c’est tout. Avant de repartir, je regarde MapsMe. Je suis à la moitié entre Kingston et Gananoque! Ouf ! Encore 2h maxi et j’y suis. Ça me donne de la motivation. J’ai un bon coup de pédale. Ça change tout de manger. Une demi-heure après, on m’annonce Gananoque à 5 km, je jubile, c’est la distance Courcité-La Monclergerie (chez mes parents) ! Je sais que je peux le faire easy. J’arrive au magasin Canadian Tire à 15h30, soit 3h après être parti de Kingston, pas si mal ! Je fais un arrêt pour rendre la cartouche de butane achetée hier et qui ne va pas sur mon réchaud Campingaz et si j’avais lu n’importe quel forum avant de partir, je l’aurais su. D’ailleurs, hier quand j’ai été acheté la bouteille, j’ai croisé un pépé en déambulateur qui m’a dit un truc en mangeant tous les mots, je lui ai dit que je comprenais pas parce que j’étais française (et parce qu’il parlait n’importe comment mais ça je me suis abstenue) et son visage s’est illuminé. Il m’a raconté que sa première femme (tombeur!) était française et qu’elle s’appelait Huguette. Après cela, il m’a béni. Soit, bien aimable de sa part. Mais revenons à aujourd’hui. Passé Gananoque, j’ai bifurqué pour prendre le Waterfront Trail qui est la piste cyclable qui longe la route des 1000 Iles. Rapidement, un panneau m’indique le pont pour rejoindre les Etats-Unis à 14 km. Mon campement est à côté. Peuh, de la rigolade quoi ! Alors oui de la rigolade peut-être les 7 à 10 premiers kilomètres parce qu’après, j’ai commencé à avoir mal à la chneck et au pli des fesses, là où ça frottait.

Pas le moment de se choper un échauffement bordel. Je descends du vélo, tire sur mon short pour qu’il recouvre un peu plus la peau mais même si c’est un short de sport, ça remonte et il faut recommencer. Je comprends mieux les cyclistes avec leurs moule-burnes dégueulasses. Je dis pas que je vais faire pareil. Mais je comprends. Le Waterfront Trail est une route intéressante pour observer la faune locale. J’ai vu une grosse poule ou je-ne-sais-quoi, un aigle en train de manger une carcasse de raton-laveur, un autre raton-laveur mort et aussi un blaireau tout aussi décédé. Je suis enfin arrivée à Ivy Lea, une petite heure et demie après mon départ de Gananoque. Il n’y avait personne à l’accueil alors j’ai planté ma tente comme une thug parce que je crevais d’envie de me laver. L’eau de la douche est froide. Je suis pas ravie-ravie mais au moins, je suis propre.

Le pont des États-Unis est un peu bruyant mais à part ça, on se croirait en pleine nature. Il y a une plage et en face, sur le Saint-Laurent, des toutes petites îles avec des maisons accessibles seulement en canots. C’est beau, c’est reposant. Le camping est au trois quart vide. On trouve principalement des vieux avec des camping-cars de compète, jamais vu ça, à côté John Michael (notre camping-car en Australie), c’est un bébé camping-car. Les vieux font tous du feu et s’invitent les uns chez les autres comme s’ils étaient là toute l’année. Il y a un monsieur qui joue de la guitare et parfois, en même temps, de l’harmonica. Il chante tellement bien que je croyais que ça venait de la radio. Moi aussi je vais essayer de faire du feu, tiens.

Jeudi 8 septembre
Putain les gars, j’ai réussi à faire du feu, la fierté ! Un vrai feu hein, pas un barbecue, pas un petit tas de braise à la con, là ! Un vrai feu qui tient chaud et qui dure longtemps et que même que c’est moi qui l’a éteint en allant me coucher ! Et j’ai ramassé le bois avant, et tout !

Et ce matin, pareil, voilà que je le rallume avec une facilité déconcertante et j’ai ainsi pu faire chauffer l’eau pour mon café. Le réchaud à gaz, c’est vraiment pour les gros nullos quoi. Alors, le petit secret, c’est vraiment de souffler dessus comme un porc ! D’où la double utilité du magazine de jeux que j’ai acheté à Orly 2. Il sert pour éventer le foyer et les pages finies (ainsi que celle de sudoku parce que j’aime pas ça) ont servi à démarrer le feu. Petit conseil de castor junior : j’ai enroulé du « petit merdier », c’est-à-dire : des feuilles mortes et des microbranches toutes fines dans les pages de jeux, bien aéré. J’ai dû faire 4 ou 5 boulettes mais je les faisais cramer les unes après les autres en les mettant sous un tipi de branches assez fines, ce qu’on appelle par chez moi de la «triquette », des morceaux de bois bien secs et pas trop épais, qui brûlent bien quoi. Régulièrement, je remets du petit merdier (ça c’est pas un terme de chez moi, c’est moi qui appelle ça comme ça parce que j’ai rien trouvé d’autre) et je souffle et je ventile. Quand la triquette fait bien de la braise, il faut mettre le bois moyen et progressivement du plus gros bois et toujours ventiler à fond à coup de Megastar Jeux. Voilà, de rien, c’est cadeau.

Par contre, j’ai pas hyper bien dormi. Je me suis réveillée, il faisait nuit noire. J’avais la flemme de regarder mon téléphone donc aucune idée de l’heure, ça se trouve j’avais dormi vingt minutes ou six heures, c’est pareil. Mon matelas était dégonflé, j’avais froid et le nez bouché. Il faut dire que je m’étais couché à moitié à poil et le duvet ouvert car j’avais trop chaud. J’ai regonflé le matelas, mis mon drap de soie en plus du duvet, je me suis mouchée (du détail, du détail!) et j’ai essayé de me rendormir mais je sentais mon matelas se dégonfler de nouveau. J’ai râlé et puis j’ai vu que la valve de dégonflage était ouverte. Bon voilà où était le problème. Par la suite, j’ai dormi jusqu’à 8h30, heure à laquelle le camion-aspirateur de caca est passé et m’a réveillé. Parlons d’ailleurs de ça, ce campement est, somme toute, assez luxueux : douche (eau froide ok, mais douches quand même), WC avec PQ, c’est important, eau courante, machine à laver et sèche-linge. Mais, étant donné que le campement est très étendu, des chiottes chimiques de chantier (ou de festoche selon votre âge) ont été installées à des endroits stratégiques pour les urgences nocturnes. Sauf que j’ai voulu tenter moi, hier soir, avant de m’endormir, et quand on pénètre dans ces toilettes, c’est même pas l’antichambre des Enfers, c’est pire que ça ! On se retrouve face à un magma de merde et de produits chimiques à l’odeur si infâme que j’ai immédiatement une petite envie de dégueuler. Et pourtant Dieu sait que je vois des choses pas jolies-jolies tous les jours au travail. À ce prix-là, pisser dans la nature est une merveilleuse expérience.

En tout cas, en ce qui concerne ma santé, je vais beaucoup mieux, merci ! J’ai pédalé sans problème les 5 bornes jusqu’à la ville de Rocks Port où, selon le gars du campement que j’ai vu ce matin, je pourrais faire une balade en bateau. J’y suis arrivée à 11h pour voir le bateau partir devant mes yeux. Le prochain départ étant à midi, j’en ai profité pour parler un peu aux gentilles dames du bureau de vente de tickets qui m’ont confirmé qu’il n’y avait pas de navette jusqu’à Kingston, puis avec une dame de Montréal qui venait ici toute seule parce qu’elle adore ce coin, et j’ai acheté des petits cadeaux pour ma nièce et pour ma coloc Faustine qui garde mon chien. Le tour de bateau était parfait, 1h sur un petit ferry à naviguer entre les îles, autour du château de Bold : une histoire romantique d’un mec pété de thunes qui a construit ici un château en forme de cœur pour sa zouz mais elle a cané avant, c’est dommage. C’était vraiment cool et j’ai hésité à y retourner pour la balade de 2h ! Là, je viens de m’enfiler un Mac n’ Cheese, signe que ça va bien mieux et je pense que je vais aller me baigner. Demain, départ aux aurores pour le retour à Kingston, mon train est à 14h…


Habituellement, je ne reprends jamais la plume une fois que je l’ai reposé mais là il y a des circonstances atténuantes… j’étais en train de siroter mon Ice Tea en terrasse face au lac, vaguement connectée à la wi-fi du bar quand ma copine Sandrine m’a envoyé un message pour me prévenir : La reine d’Angleterre est morte. Je ne sais même pas quoi dire de plus.

Vendredi 9 septembre
J’ai été audacieuse hier avec le Mac n’ Cheese. Il m’a fait courir aux chiottes trois fois après ça. Mais ça m’a requinqué. Ce matin, je me suis réveillée un peu après 4h30. Je me retournais dans tous les sens pour savoir s’il valait mieux que je me lève ou que je me rendorme et puis est arrivé 5h du matin et j’ai eu faim. J’ai descendu ma petite bouteille d’eau avec deux barres de céréales, me suis habillée avec les fringues de sport avec lesquels j’avais fait l’aller (bonjour l’odeur, mais autant les flinguer jusqu’au bout), et j’ai fait mon sac, plié mes affaires, puis la tente. En partant, à 6h15, j’ai laissé mon café et mon vieux duvet à l’accueil, un accord convenu la veille avec les personnes du camping. Mon vieux duvet McKinley que j’avais payé une fortune (toutes proportions gardées, j’étais alors étudiante) quand je suis parti en Irlande avec Anaïs, Sandrine et Lucie. Il y a 13 ans donc. Il est toujours utilisable mais a perdu de son efficacité et je prévois d’en acheter un plus performant en rentrant. Les gens du campement le gardent donc en cas de besoin : nouvelle vie canadienne pour mon vieux duvet (ou bien ça se trouve, ils vont le bazarder à la poubelle direct mais je préfère l’autre version).

J’enfourche ma petite poubelle de vélo et c’est parti ! Ils ont annoncé grand soleil et me voilà noyée dans une brume si épaisse qu’on ne voit pas à 10 mètres ! Pourtant, il fait déjà jour. Je garde ma frontale pour être vue et mon coupe-vent, que j’aime d’amour, à bandes réfléchissantes. Et puis, jusqu’à Gananoque, il y a une piste cyclable donc je ne risque pas grand chose. Gananoque que je rejoins en un tout petit peu moins d’une heure ! Et sans pause, juste un court arrêt pour prendre des photos. Je suis en canne (en canne : en jambes, quoi. Ça veut dire que j’ai des jambes en béton armé, que je suis trop balèze, tout simplement). Et en meilleur état. Et plus légère aussi. Et j’ai un Mac n’ Cheese qui coule dans mes veines. Je m’arrête à Gananoque dans le but de prendre un vrai petit déj mais tout est encore fermé donc pas de café, juste mes restes de bagel-beurre de cacahuète-banane. Je continue sous la brume, c’est fou mais c’est terriblement aidant car je ne vois pas les côtes. J’avance et je passe les vitesses au ressenti de mes jambes. Je me rabats au bruit d’un moteur. Je sens une odeur d’écurie et deux minutes après, deux grands chevaux me regardent passer devant eux. On se fie peu à ses yeux dans ces instants. On a d’autres sens, autant que ça serve. Une chouette ou un hibou vole devant moi, des lapins dans tous les sens et puis, de nouveau un raton laveur mort. Au loin s’esquisse une montée, j’avance, et surprise son sommet sort tout à coup de la brume ! D’un coup, je galère, mets pied à terre et finit à côté du vélo. En haut, un vieux motel désaffecté donne envie d’être visité. Je me rappelle être passée devant à l’aller. Je me demande ce qu’il reste dedans. Je me tâte… et puis non, j’ai pas le temps d’aller visiter. Je remonte sur le vélo et c’est la descente ! Et là, dans le virage un panneau familier : le musée où je me suis arrêté à l’aller ! Je suis à la moitié ! Je sors mon téléphone, ça fait à peine une heure que j’ai quitté Gananoque ! J’explose de joie ! Toute seule, à nouveau dans la brume, je fais une danse de la joie, je rugis : « Je suis à la moitié !» pour personne, et je me marre.
Je continue au même rythme, remettrai une seule fois le pied à terre sur une grosse côte puis : le terrain militaire, le pont, je suis à Kingston ! J’arrive à la location de vélo, encore fermée, qui m’indique n’ouvrir qu’à midi le vendredi. Très bien. Bon, en attendant, je tape une petite sieste sur un banc mais je pue la mort, ça me dérange. À côté, il y a un parc. Direction les toilettes publiques pour se laver dans le lavabo et mettre des vêtements secs, les autres étant trempées par la brume. Ça me rappelle l’Irlande, décidément. Je rattrape une dame pour lui rendre son téléphone qu’elle avait oublié dans les WC. J’ai encore le temps alors je vais chez Tim Horton prendre enfin un café. Quand je passe à la caisse et m’apprête à payer, la personne qui était devant moi, une toute jeune femme, fait passer sa carte bancaire à ma place. Je la regarde sans comprendre et lui tant des pièces de monnaie. « C’est ok, je voulais payer la commande de la personne derrière moi », tout simplement. Je la remercie mille fois. Retour de karma, ou alors c’est parce que j’ai vraiment l’air d’une clocharde. Bref, je retourne à la location et rends le vélo. Puis, j’ attends le bus numéro 18 pour la gare. Sans rire, je l’ai attendu 1h et comme je n’ai pas de réseau, j’ai découvert qu’il y a rien de pire que d’attendre sans savoir à quelle heure le bus passe, à quelle fréquence ou juste si j’attends pour rien. Je m’en foutais presque de louper mon train. Mais je ne voulais pas marcher jusqu’à la gare, excentrée de Kingston, à 5 km du centre-ville ! Enfin, il a fini par passer, je suis arrivée à la gare bien à l’heure. Me voilà donc à Montréal, dans une auberge de jeunesse dans le quartier latin, dans un dortoir de 10 meufs. Mon linge qui blaire est à laver. Quand, moi-même, je me suis lavée, l’eau était marron. Moi, je suis un peu plus loin dans la rue, à boire un spritz devant un concert.

Samedi 10 septembre
Je n’ai pas très bien dormi. La faute à ma voisine de chambre qui ronfle. Une de mes voisines de chambre en fait, nous sommes un dortoir de 10 filles. Mais celle qui ronfle, je sais qui c’est, c’est la meuf dans la niche à côté de moi. Ça se voit à sa gueule qu’elle ronfle, cette vieille meuf molle. Elle, si elle était un aliment, elle serait un flan. Je la déteste parce qu’elle m’a réveillé à 5h30 avec son gros pif bruyant et j’ai galéré à me rendormir jusqu’à 7h30 et là, je me suis levé la gueule dans le cul. Oui, j’ai des boules Quies oui. Oui oui, j’ai eu la flemme de les mettre. N’empêche que quand je me suis revenue vers 8h30 après le petit déj, elle dormait toujours la cochonne. C’est donc dès l’ouverture que je me suis rendue au Musée des Beaux-Arts. Il est gigantesque et comprend 3 bâtiments reliés par un souterrain, un peu comme toute la ville d’ailleurs, ces génies. J’ai ignoré les croûtes moyenâgeuses et de la Renaissance pour ce que je préfère : le moderne et c’est avec plaisir que j’ai découvert des toiles de Picasso, de Basquiat et de Soulages et j’adore me la raconter en terme de peinture comme si je pipais quoi que ce soit à l’art.

Je ressors avec les jambes lourdes et l’envie d’acheter des bouquins alors je vais à Indigo (le Decitre locale), et je tente d’acheter la Servante écarlate de Margaret Atwood mais introuvable en Version Originale. Ou alors c’est que je cherche pas le bon titre. Je me rabats sur Romain Gary que je veux lire depuis un bail. Et je file à Pointe-à-Callière. Il y a une expo sur les Vikings dont on voit les pubs partout dans le métro et ça me tente bien. En terme de découverte du Canada, on est complètement hors-sujet mais on s’en tape. On est samedi, il y a un monde fou, mais c’est très cool et plein de geek. L’expo s’enchaîne sur un musée tout ce qu’il y a de plus classique sur les origines de Montréal (Ah ! Pas si hors-sujet au final). Je suis toujours mi-figue mi-raisin sur les trucs comme ça. Autant j’adore visiter des ruines, autant je déteste mater des vitrines d’objets genre : un étrier, un bol, une pièce de monnaie, waouh je m’en bats la race. Sauf les fringues et les bijoux, ça j’aime bien ! Mais ici, l’immersion est totale puisqu’on se balade dans les véritables ruines de la première ville: Ville-Marie, sur laquelle a été bâti Montréal ! Au moment de rentrer dans le tout premier égout collecteur un vieux bonhomme derrière moi s’exclame avec son accent québécois «Ah bah ça, c’est un truc que j’ai toujours rêvé de faire : rentrer dans un égout collecteur ! ». Ça fait râler sa femme et moi j’éclate de rire. J’achète des cartes postales, je me promène le long des quais et je me pose en terrasse pour écrire. Je suis morte de fatigue et il n’est que 17h30. La serveuse sent terriblement la sueur. Il faut que j’achète un crayon.

Dimanche 11 septembre
Bien que mon auberge de jeunesse (M Montréal) soit situé dans le quartier LGBTQ + de la ville, il semblerait que je me fasse tout de même draguer. Hier, Kody, un titanesque Sud-africain vivant à Boston a pris mon Insta et ce matin, je reçois un message me demandant si j’avais mieux dormi (cf la ronfleuse) et oui ! Car elle est partie ! Kody et moi, on s’est rencontrés sur le palier du 5e étage qui dessert les deux terrasses de l’auberge et où, sur chacune, se trouve un jacuzzi. J’étais plantée là, épuisée, hésitant comme un lapin dans la lueur des phares, s’il fallait que j’aille à droite ou à gauche. Kody est passé devant moi et a tourné à droite en me demandant si je voulais aller sur la terrasse, j’ai dit oui et il m’a répondu « bah viens » et je l’ai suivi.

Aujourd’hui, c’est dimanche, c’est le jour du Seigneur et j’ai arpenté le quartier du Mont Royal avec ses friperies et ses bouquineries avec en ligne de mire le Mont Royal, l’énorme colline verdoyante. Et puis là, un hélico passe dans le ciel et à mesure que je me rapproche, je distingue une foule agglutinée sur des grilles qui empêchent d’accéder au parc et partout, des voitures de keuf. C’est la course de cycliste de Montréal. Une dame demande à un homme à côté d’elle si il connaît le numéro de Peter Sagan. Ah oui quand même. Tout à coup, une, deux, trois motos et hop, l’échappée qui déboule sous les « Hourras » de la foule qui s’enjaille ! Un petit tour au bas de la rue et hop, les cyclistes montent de l’autre côté. Pétard ! La vitesse ! Et il faut voir la gueule de la côte ! C’est raide ! Quatre minutes plus tard, c’est au tour du peloton de passer. Je gueule autant que les autres. Enfin, la route est libérée et je grimpe vers le sommet du Mont-Royal. Alors, c’est vraiment très très grand et puis très haut aussi. On est tous en nage là. Je commence à en avoir ras-le-cul de faire autant d’efforts physiques pas prévu ! Je me pose pour manger et bouquiner au lac des Castors qui n’est rien de plus qu’un étang où les gens font du canot, c’est romantique et ça me fait penser à l’épisode des Chroniques des Bridgerton où Anthony, ce putain de beau gosse, tombe dans l’eau en sortant du canot et je réalise que c’est peut-être une référence à Colin Firth qui sort de l’eau en mode Miss T-shirt mouillé dans « Orgueil et Préjugés ». Colin Firth qui fête son 62e anniversaire aujourd’hui ou hier, selon Facebook, ce qui fait qu’il a l’âge de mon daron et du coup, ça nique de façon immédiate le fantasme ! Je trotte jusqu’au belvédère, trouve la vue pas si ouf et descend au musée Mc Cord. Alors là, permettez-moi de démolir un mythe ! Le guide du Routard ne lui a mis qu’un petit bonhomme (légende : passable) et a dit, à propos de la ville, je cite : « Montréal ne possède pas de musée d’envergure, à l’exception notable du superbe musée des Beaux-Arts et de [Pointe-à-Callière] » (édition 2020-2021). Et ben, excusez-moi, mais je suis complètement pas d’accord ! Le musée Mc Cord est c’est certes au moins 5 fois plus petit que celui des Beaux-Arts (en même temps, faut voir la taille du machin, vous êtes pas prêts) mais il est aussi moins cher et surtout son expo permanente sur la vie des Premières Nations est incroyablement émouvante. Dites-vous bien que j’ai failli chialer ! Leur rapport à la nature et à l’humain est exemplaire et la façon dont le colonialisme les a traités est tout simplement ignoble. Ce n’est pas si vieux, le dernier pensionnat (avec pour objectif bien chrétien de ramener ces pauvres sauvages à la vie civilisée) a fermé en 1996. J’avais 7 ans. Le musée se complète de deux expos temporaires, une de vieilles photos dont j’avais à peu près rien à foutre et une de portraits Queers très cool.

En sortant, comme il était encore tôt, et que les deux prochains jours, il fait moche, je suis allé au parc Jean-Drapeau, (on est d’accord, nom de merde, pauv’gars) au milieu de l’île Sainte-Hélène. On peut venir en bagnole par le pont mais le métro y emmène aussi. J’ai fait le tour et c’était assez vide, un contraste impressionnant avec la foule dans le métro. Il faut dire qu’ils se sont tous dirigés vers le festival des « Pique-niques électroniques » au milieu de l’île. Kody y est. J’ai hésité à y aller mais quand j’ai vu que c’était payant + la foule, je me suis dit, même sans savoir le prix, que ce serait de toute façon trop cher payé pour m’emmerder devant de la musique que j’apprécie pas plus que ça, avec une pression tiède dans la main. Au bout de l’île, c’est un parc d’attraction d’aspect carton-pâte. Je reste sur une impression un peu étrange à propos de ce lieu. En comparaison le parc du Mont-Royal était vraiment mieux. Le plus chouette : le comptoir où tu loues les canots l’été et les skis et les patins à glace l’hiver, montre que ce lieu ne cesse jamais de vivre. Partout, des petits casiers de bois pour ranger ses grosses pompes de neige. J’ai presque l’impression d’avoir la vieille odeur de chaussettes de ski qui me titillerait les narines. Deuxième Poutine de la semaine : aigreurs d’estomac.
1 : Le Lauréat 2022 de la drague la plus gênante.
- Salut, tu es belle, je t’inviterai bien à boire un verre.
- Ah c’est gentil mais je suis pas intéressé.
- Tu es française ?
- Ouais.
- Tu as un cheum ?
- Quoi ?
- Un cheum ? Un petit copain.
- Non.
- Bah voilà, c’est le destin qui t’a mis sur ma route. Viens.
- Non, pas intéressée, pas dans le mood.
- Arrête, tu es française ! Les Françaises vous êtes toujours chaudes. C’est votre réputation.
- Ça veut pas dire que c’est vrai.
- Ça tombe pas du ciel.
- Ça fait toujours plaisir qu’ un étranger vous traite de chaudasse en tout cas.
- Allez, une petite expérience amérindienne ! On va faire l’amour dans les bois.
- Non merci.
- Bon ben je vais chercher de la Hollandaise alors.
- C’est ça va chercher la Hollandaise…
2 : Le Tocard
Il y a un tocard de français dans le salon de l’auberge de jeunesse qui cause avec un Québécois et il lui dit des trucs de tocard genre : moi j’ai fait 30 pays gnagnagna, moi quand je voyage, je fuis les Français. Avec sa tête de con là ! Et un ton condescendant de connard en plus ! Genre sévère, genre tu-me-la-fais-pas-à-moi. Et le Québécois, qui a l’air con comme un manche, lui tient le crachoir depuis 45 minutes ! Il le saoule et ça se voit. Dès que le Québécois lui dit : « ça c’est cool à faire ici », le français lui répond « ouais, mais moi je suis pas très aquarium, pas très panorama, pas très bus…», je prends un petit plaisir sadique à écouter leur conversation. Tout à l’heure, le français racontait qu’il avait visité une mosquée avec une meuf pendant un de ses 30 voyages je-ne-sais-pas-où et que il avait été demandé à la meuf de se couvrir les bras et les jambes et pas lui et après ils pouvaient pas visiter la mosquée ensemble parce que, les hommes et les femmes sont séparés. Bah oui, tocard si tu t’intéressais un peu à la culture des pays dans lesquels tu vas, tu saurais que ça se passe comme ça dans les mosquées et que si ça te plaît pas, bah tu as qu’à pas y aller. Tocard.
Lundi 12 septembre
Les deux textes précédents ont été écrit hier soir, bien plus tard. Le premier est la retranscription fidèle de la conversation surréaliste que j’ai eu avec un mec étrange alors que je me baladais dans The Village entre deux boîtes de strip-tease gay. Ce que cet homme n’a pas semblé comprendre, et ce n’est pas, hélas, le seul, c’est qu’il y a deux cas de figure : soit on a envie de ken, soit on n’en a pas envie. Et dans ce dernier cas, comme ça m’est arrivé une fois en sortant de Décathlon, alors que je comptais mentalement le nombre de chaussettes que je devais prendre pour partir 15 jours en Guadeloupe, et qu’un mec m’a abordé pour me proposer un rencard, ça ne sert à rien d’insister. Le contexte n’est pas propice. La préparation mentale pour partir en rencard est inexistante. Dans le deuxième cas, celui où on a envie de ken, c’est un peu plus subtil. Si on a envie de ken et que la personne en face nous plaît : allez, très bien, let’s go ! Mais si l’autre nous excite autant qu’un catalogue de produits surgelés, il y a pas grand-chose à faire. C’est pas la peine d’insister là non plus. Demander si j’ai un copain ne changera rien à l’attirance. Ce n’est pas moi le problème, mais bien ton hideux visage. En ce qui concerne le texte numéro deux à propos du voyageur-tocard, la scène s’est déroulée dans la cuisine de l’auberge de jeunesse pendant que je m’envoyais ma deuxième Poutine de la semaine mais celle qu’ils servent au comptoir des jardins Gamelin, juste à côté de l’auberge, est tellement bonne que c’est pas impossible que j’y retourne avant de partir. En plus l’ambiance est cool, on se croirait à la fête du village.

Mais venons-en à la journée d’aujourd’hui. J’avais décidé de me payer un petit kif en m’offrant un massage. Cadeau plutôt mérité au vu de l’intensité sportive de ces vacances. J’avais prévu de faire une grasse matinée et d’y aller à l’heure du rendez-vous : 11h40, sachant que c’était à une demi-heure de marche de l’auberge. Je fus cependant tirée du sommeil par une de mes colocataires qui faisait sa valise de façon incroyablement lente. J’allume mon téléphone : 7h25. Paie ta grasse mat. Et forcément, j’ai envie de pisser et j’ai faim. Je me lève et vaque à mes petites affaires, bouquine dans un hamac sur la terrasse et puis je vais poster mes lettres. Bon, je garde pas le suspense plus longtemps, je suis arrivé en retard au rendez-vous… Je m’attendais à me prendre une chasse mais même pas, ils ont été hyper bienveillants. Cela dit, c’est pour ma gueule, c’est moi qui paie. J’étais là, presque à poil enroulée dans mon peignoir épais à me balader dans le Bota-Bota, la péniche qui héberge le spa. Je claque déjà toutes mes thunes dans ce voyage (c’est cher le Canada, les gars), mais si c’était à refaire, j’en claquerais encore plus pour me faire une journée entière pour faire du bassin à remous et tout le tintouin. Le massage était incroyable et lorsque je suis sortie de la cabine avec vue sur le Saint-Laurent, je parlais tout bas, tout doucement et je marchais tout lentement, signe que j’étais bien bien détendu. J’ai rien foutu de la matinée, et ben je crevais quand même la dalle ! Je suis allé m’envoyer une grosse salade dans un troquet tout pété et en sortant, je suis passé devant le marché Bonsecours avec de grands panneaux «Exhibition World Presse Photo». Ça m’a intrigué, alors je suis rentrée dans le bâtiment. C’était assez ouf puisque c’était l’expo des photos de journalistes les plus marquantes de l’année. Vous voyez la photo de la gamine qui court à poil après avoir pris une des bombes au napalm sur la gueule ? Ou le mec qui se tient devant les chars de la place Tiananmen ? Bah c’est ce prix-là. Et le prix de cette année fait terriblement écho à la visite que j’ai fait hier, avec des photos de robes d’enfants sur des croix, symbolisant les enfants des Premières Nations enlevés à leurs parents pour être foutu dans les pensionnats et surtout au 250 tombes non identifiées de ces enfants trouvées l’année dernière. Et puis pour me réconforter de la folie humaine, j’ai été manger une glace place Jacques Cartier où un mec jouait à la guitare « Down to the river » devant une mamie qui dansait, remplacée ensuite par un groupe de mecs dont un sapé comme Slash des Guns N’ Roses qui jouaient de la musique des Andes et d’un coup, tu sais pas d’où ça sort, hop « Aïcha » de Khaled.

Moi, je bois un cappuccino à la Trattoria d’à côté, servi par un fort bel homme. À côté de moi, les gens commandent des plats, c’est n’importe quoi, il est 16h45. Il semblerait qu’on puisse manger à toute heure dans cette ville. Il est 17h, le bel homme resserre mon verre d’eau sans que je demande quoi que ce soit, c’est plaisant. Un sosie de Renaud jouant de la contrebasse à remplacé Slash et ses potes. Et moi je pars voir un spectacle à la Basilique.
Mardi 13 septembre
Décidément, les choses les plus surprenantes arrivent le soir. Je suis allée, comme prévu, au spectacle AURA dans la basilique Notre-Dame de Montréal et franchement c’était un peu cher. J’ai payé 34 balles pour 45 minutes de show. Alors par contre, c’était sublime. Déjà, tu arrives dans la basilique plongée dans le noir donc tu tentes de te trouver une place sans t’étaler par terre. Et boum le show commence ! Son et lumière de fifou, comme à la grosse fête des lumières de Lyon. C’est si captivant qu’on oublie où on est. Tour à tour, je me suis cru à Disneyland, dans un bateau en pleine tempête, dans un vaisseau spatial. Seul bémol : mon voisin de devant. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi agité ! Et vas-y qu’il se penche à gauche et à droite, passe le bras autour des épaules de sa douce, puis l’enlève, puis se penche, puis fouille dans son sac à dos et puis se bouche les oreilles quand le son est fort (et rien de scandaleux, je vous assure). Je précise que c’est une grande personne. Pénible donc. En contrepartie, petit coup de cœur pour le couple derrière moi. Quand je suis arrivé, le monsieur, la soixantaine, était tout seul. Quelques minutes après sa blonde arrive et lui dit (en anglais) : « Salut beau gosse ! ». Il se tourne vers elle, surpris, puis il rigole : « Il n’y a vraiment plus que toi pour me dire ça ! ». Ils se sont fait un petit bisou et c’était trop chou.

En sortant, j’ai faim. J’ai l’impression de passer mon temps à bouffer pourtant. Je vais au Franklin, pas loin, où ils certifient sur leur vitrine faire le meilleur Philly’s Steak Cheese de la ville. Aucune idée de ce que c’est mais je prends ça ! Avec une pinte, s’il vous plaît. À la table en face, un jeune homme, seul, se tourne vers moi et me demande en anglais avec un sacré accent British si j’ai un stylo ; je lui prête mon crayon et quand il me le rend, lui demande s’il est écossais ou anglais ? Presque, il me dit. Il vient des pays de Galles. Il est arrivé il y a 2h et si jamais j’ai des idées de choses à faire, il est preneur. Cinq minutes après, je suis à sa table avec ma bière, mon sandwich mystère (un bun plein de viande effilochée et de fromage qui transpire le gras) et mes cartes dans tous les sens. Il s’appelle Harry, il est opticien et tout à coup ils se rend compte qu’il a oublié son portefeuille chez lui donc il part en courant. Vingt minutes plus tard je me demande si je me suis pas fait entuber et que je vais devoir payer son Ice-Tea, sa poutine et boire sa bière mais non, il revient, tout suant ! Il a couru. Trop chou. Il me dit qu’il s’en tape que la Reine soit morte. Je lui dis que j’ai claqué tout mon fric dans ce voyage. Notre voisin de table s’immisce dans la conversation pour confirmer qu’il faut bel et bien un permis pour pratiquer la pêche ici. Là-dessus, on finit nos bières et on se quitte bons amis. Je suis de retour à l’hôtel quand arrive le Plot Twist des vacances, où le retournement de situation comme disent, je suppose, les gens d’ici. Vous vous rappelez du Québécois qui tenait le crachoir au tocard de français ? Et ben on s’est croisé hier dans les couloirs de l’auberge, on a longuement parlé (il semblerait qu’il tienne facilement le crachoir) et bien figurez-vous que, malgré son accent très (trop?) prononcé, il n’est pas du tout québécois ! Le mec vient de Saint-Étienne, sans blague ! Sa famille vit entre Sainté et Lyon, et lui il est là depuis 3 ou 4 ans. Il est extrêmement étrange. Et je pense aussi qu’il était complètement défoncé! Bref, je lui ai dit qu’au moment où j’ai quitté l’île de la Réunion, en 2019, j’avais hésité à venir travailler ici, à Montréal et au final j’étais partie vivre en Corse, puis à Lyon. Mais que cette idée me trottait toujours quelque part dans la tête. Lui, il me dit qu’ils ont terriblement besoin ici. Que les Français se rassemblent entre expats et vont tous vivre dans le quartier du Mont-Royal mais que c’est la crise du logement. Alors que le pays est trop peu peuplé. Et à Québec (la ville), ils sont racistes. Et ici à Berry-Uqam (la station de métro juste à côté de l’auberge), il y a que des junkies. Et puis après, il me dit que tous les travaux dans la ville, c’est la mafia et les restos, eux, sont sous la protection des Hells Angels. Bon, il faut peut-être faire le tri dans tout ça. Mais la conversation fut intéressante. J’ai ensuite été me couchée et ce matin, tenté derechef de faire une grasse mat et j’étais réveillé à 7h, super. Et cette fois-ci, je ne peux accuser personne. Il n’y avait pas un bruit dans le dortoir qui s’est bien vidé après le weekend. Il pleut aujourd’hui. Je suis perdue, je ne sais pas quoi faire. Et, du coup ( ou « fact » en québécois selon le faux québécois), j’ai pas le moral et j’ai froid. Je ne veux plus rester dans mon lit, je veux être dehors mais il pleut trop et je veux pas mettre mon k-way. Je suis grognon. Je sors quand même, je finie trempée, donc, j’achète un gros pull tout doux et ça va mieux. J’ai des petites difficultés avec le mauvais temps en règle générale, oui. Là, j’écris depuis un McDo miteux ou la radio est coincé entre deux stations. Je suis là juste pour avoir la Wi-fi et répondre à mes mails. J’en ai ras le cul du mauvais café. J’ai un petit mal du pays je crois. Ou alors c’est parce que je sais que je rentre demain ? Je vais aller voir s’il y a des trucs au ciné.
La pluie qui aurait dû laver la rue fait ressortir les odeurs de pisse. Une meuf m’a demandé de la thune parce qu’elle avait faim je lui ai donné toute ma monnaie. Elle avait si honte de me demander des sous que j’entendais à peine sa voix. Elle s’est excusée et j’ai dit que je comprenais, que c’était pas facile. Au final, avec ce que je lui ai filé, je sais même pas si elle peut s’acheter un paquet de chips. Il me restait presque rien. Le faux québécois disait vrai, il y a des clochards partout.Il faut le dire car ce n’est que justice que de les intégrer au portrait que je suis en train de dresser de Montréal. Pareil pour le manque de main d’oeuvre. Je suis allé par hasard dans un resto et la cuisine était fermée par manque de personnel. Ils ont quand même consenti à me faire une crêpe. La déco est stylée et les gars sympas.
Mercredi 14 septembre
En rentrant hier soir du ciné, où j’ai vu le dernier Thor, je me suis posée dans le salon de l’auberge pour finir de lire mon roman. Il ne me restait que plus 3 pages quand où le faux québécois s’est assis à côté de moi en me disant qu’il avait passé une sale journée. «Pourquoi donc ? », je demande. Il me montre alors un énorme trou dans son affreux mocassin rouge. «Ah merde », je me marre, «il est temps de se racheter des pompes !». Il me demande si je veux pas lui donner les Adidas que j’ai aux pieds. Sur le fond, je serai plutôt d’accord, j’ai une autre paire de baskets chez moi. Mais techniquement, j’en ai encore besoin. On discute comme ça, peut-être une heure, côte à côte. Il me dit qu’il est un peu amoureux d’une écossaise de l’auberge et je lui dis de foncer mais il part demain, il a trouvé un appart. Il porte un jogging de l’ASSE, l’équipe de foot de Saint-Etienne, avec ses mocassins pourris. Je lui dis que j’aurais dû lui donner mes derniers dollars à lui plutôt que les filer aux clochards. Il rigole et m’engueule un peu : « je veux pas de ta pitié ! ». On parle bouquins, il m’explique que la BanQ, la plus grande bibliothèque de la province, est dans la rue d’à côté. Je lui dis de m’envoyer un message quand il repasse sur Lyon. Il me dit que je pourrais presque être sa meilleure amie. C’est chelou mais un peu mignon. Il en est presque attachant ce petit bidule bizarre. Suivant ses conseils, j’ai fait un tour à la bibliothèque et sur la route, j’ai rencontré Martin, un mec qui tient la porte du métro et qui fait la manche. On parle un peu et il a de la chance, j’ai retrouvé 3 dollars dans ma poche! Il me remercie et on se quitte. Dans la navette qui m’amène à l’aéroport, je suis coincée entre un type massif et un gringalet qui s’endort sur moi. À l’arrivée là-bas, j’écume les Relay à la recherche du roman que j’ai commencé à lire en anglais à la bibliothèque mais il est introuvable. Je me rabats sur un autre truc canadien sur les Premières Nations. On verra. Mon avion à 1h20 de retard, je commence à m’impatienter, j’ai un rencard auquel je tiens beaucoup en arrivant.
En langue Algonquin, Pocahontas signifie « petite espiègle » ou « petite dévergondée », la différence est sensible. Mais moi, je rêve d’être Pocahontas, et encore plus aujourd’hui. Moi j’aime la nature, vivre pieds nus, avoir les ongles sales et potentiellement, ne pas se laver tous les jours. Vivre comme une bête sauvage, quoi. Et puis, au bout d’une semaine et demie, je commencerais à réclamer une salle de bain digne de ce nom, c’est évident, mais j’aime me farder de mes idéaux. Mais j’ai appris tant de choses au cours de ce séjour principalement aquatique ! Déjà, que des tendeurs, ça se dit « bungees », et oui, on l’apprend pas à l’école celui-là mais va explique au magasin que tu veux un tendeur quand tu sais pas le mot en anglais, c’est le truc le plus dur à décrire du monde (« euh, something stretch, to fix things on my bicycle ? »). J’ai également appris lors de l’expo sur les vikings que le signe du Bluetooth est issu de deux runes vikings qui signifient « Dent Bleue », jusque là c’est logique, en référence à Harald à la dent bleue, un roi du Danemark. Cette anecdote, connue de nombreux geeks, est complètement hors-sujet. Et que Queer signifiait à l’origine, donc au 17ème siècle (j’écris pas avec les bâtons romains là, ça saoule), une personne excentrique ou étrange.
Je retournerais au Canada, c’est une certitude. Pour y travailler, peut-être. J’ai passé un entretien et je suis recrutée dans la ville de Rouyn-Noranda, dans la région de l’Abitibi-Temiscamingue, à l’Ouest du Québec. J’ai mis deux semaines à retenir les noms et je sais toujours pas les écrire correctement sans regarder sur Google. Et puis j’ai plus d’argent donc j’ai dit : « Dans trois ans, peut-être ». En tout cas, j’y retournerais, c’est sûr. Car Anaïs et Shaun se marient ! En 2024, en Septembre probablement. On va se retrouver là-bas, et puis cette fois, il y aura Sandrine et Lucie et peut-être même Florence et comme quoi, je vous le disais, les copines, c’est pour la vie !













































































































































































